Descente de feu sur le Rio Madre de Dios
En cette fin d'après-midi, le radeau tout frais sorti du chantier est mis à l'épreuve sans attendre une seconde et notre esprit est immédiatement en proie au doute : notre balsa est-elle bien conçue pour relever les défis qui se présentent lors de cette descente de 120 km? Pas le temps de réfléchir ni de se retourner pour un dernier adieu à Ernesto notre architecte et aux villageois, le courant est fort et le premier virage est très serré. Il faut alors pagayer sans relâche pour aller plus vite que le courant tout en rétablissant sans cesse la direction pour ne pas aller s'écraser sur la rive ou sur un rocher. Notre radeau fait ses premières preuves. Un peu lourd à manoeuvrer, il est aussi très solide et sa proue fend les vagues sans broncher: le premier bivouac est ainsi atteint après 2 heures de descente très animée.
Ce radeau s'avèrera-t-il indestructible?
Mis en confiance par ce premier round, nous n'avions pas encore conscience des nombreux défis qui allaient encore se présenter. Dans notre tête, le plus dur avait été fait car le courant diminuait à présent de kilomètre en kilomètre. Cependant, il serait bien imprudent de vouloir se laisser filer. La rivière se sépare en nombreux bras et le choix de la trajectoire est important pour ne pas se retrouver dans un bras mort, la rivière est aussi au plus bas en cette saison sèche et s'échouer sur un lit de cailloux nous arrivera plus d'une fois. De plus, de nombreux troncs ou branches d'arbres (les palos) disposés dans le lit de la rivière et parfois visibles au dernier moment sont autant de récifs à éviter. La chaleur du jour est forte et après cette longue journée la fatigue commence à se faire sentir. Il n'en fallait pas plus pour produire les conditions de ce que nous appellerons un véritable naufrage.
Détermination et inquiétude dans le regard -oui Patrick- à l'approche du prochain défi
"Encore un palo, Manu regarde devant. Ce palo sera mal négocié, faute d'une attention suffisante. Il est trop tard pour rétablir, le radeau s'écrase, avec sa vitesse monte sur le tronc d'arbre et se retourne. Manu perd sa pagaie et file à la nage la récupérer pendant que Manu s'accroche au radeau. Les affaires sont bien assurées mais pas le slip de Manu (en train de sécher) ni celui de Manu d'ailleurs qui s'en va alimenter les légendes du Rio Madre de Dios. Heureusement, il n'y a que peu de fond, le radeau solide au contact est entier et nous parvenons à le retourner en le bloquant contre un tronc d'arbre. Inutile de dire que même les sacs étanches n'ont pas résisté a cette immersion trop longue, toutes les affaires sont trempées et un bivouac d'urgence autour d'un feu s'impose. Nous identifions une plage propice alors que le plus terrible reste a venir. Dans un rapide mal négocié, le radeau est pris à l'extérieur, il est encore trop tard pour éviter une énorme branche prête à nous assommer. Manu se baisse, l'autre Manu est surpris et essaie d'éviter la branche en sautant. Touché au pied, il sera précipité à l'eau et s'accroche comme un diable au radeau pendant que Manu rétablit la direction avant qu'il ne soit à nouveau trop tard. Sonnés par ces évenements, la plage est atteinte tant bien que mal, le briquet renaît de ses cendres, le réchaud capricieux autorise le dîner et les affaires sont mises à sécher sous un énorme brasier. Bonne nuit.
Nous n'avions pas envisagé la possibilité d'une grosse averse en cette saison sèche. Le double toit de la tente avait donc été laissé au vestiaire pour ne garder qu'une moustiquaire. À mesure qu'une pluie tropicale commence à s'initier le doute s'installe. La sortie est inévitable afin de fuir la formation d'un nouvel affluent du Rio Madre de Dios à l'intérieur de la tente. Dans l'humidité et la fraicheur de ce nouveau naufrage, ce sera donc une nuit de souffrance passée à attendre sous un poncho et un tronc d'arbre, dévorés par les insectes. La distance à parcourir jusqu'au village de Boca Manu est encore longue à mesure que nous croisons les villages de communautés indigènes-Machiguengas et Piros- et les pecke-pecke, ces petites barques au moteur rafistolé utilisées pour la pêche et tous types de transport. Nous ne parvenons cependant toujours pas à rencontrer les mammifères dont nous identifions clairement les traces fascinantes sur la plage : le jaguar ne criera pas pour nous cette nuit, pas encore...
Notre troisième et ultime bivouac, désormais au coeur du Manu
Cette descente palpitante devient à présent interminable. Plus au coeur de la forêt, il fait aussi beaucoup plus chaud et les moscos-moustiques de petite taille- deviennent insupportables. Comme dans un jeu video, les défis deviennent de plus en plus redoutables à la fin. Les palos sont densément disposés dans la rivière nous obligeant à des trajectoires biscornues et nécessitant une attention qui met nos nerfs à rude épreuve. Le radeau s'écrasera á nouveau sur un tronc d'arbre provoquant alors des dommages matériels heureusement sans gravité. Le confluent avec les eaux sombres du Rio Manu est atteint et ce que nous appellerons le boss de la fin-une succession terrible de palos dans un rapide- est vaincu à grands coups de pagaie, nous ouvrant les portes de notre village-hôte, Boca Manu...
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